En 1860, il n’y avait au lieu-dit Moulleau, écrit parfois Mouleau ou Moulo, que des pins, …

Francis Hannoyer entreprend de nous raconter en plusieurs chapitres, l’histoire du Moulleau depuis les premières cabanes de 1860.

Chapitre 1 : La création, un quartier familial

En 1860, il n’y avait au lieu-dit Moulleau, écrit parfois Mouleau ou Moulo, que des pins, quelques cabanes rudimentaires de pêcheurs ou de résiniers et deux constructions au bord de la plage :

  • La cabane des douaniers, construite en 1807, qui servait de poste de douane à l’entrée du Bassin. C’est la cabane qui avait servi en 1857 de repère pour fixer l’extrémité sud d’Arcachon
  • La cabane “établissement de bains” du propriétaire des pins : Jean Baptiste Dalis, qui habitait Parentis

Le recensement de 1861 indique que 4 personnes habitaient au Moulleau : les 4 douaniers.

Deux bordelais, Aurélien de Grangeneuve et William Papin, achetèrent 32 hectares à Dalis le 10 février 1863 et fondèrent la Société Immobilière du Moulleau avec l’objectif de créer un nouveau quartier. Ils trouvaient que l’ambiance très festive, ils parlaient de “lupanar”, qui régnait à Arcachon était peu propice à l’éducation des enfants et en particulier des leurs.

Ils demandèrent à un de leurs amis, l’architecte bordelais Michel-Louis Garros (qui signait sous le nom de Louis Garros) de dessiner les rues du futur quartier et les parcelles. Ils vendirent immédiatement une dizaine de terrains, principalement à des Bordelais de connaissance.

Dalis s’était réservé un hectare de terrain en bordure de plage.

Le Moulleau : Le plan en 1884

C’est la plus ancienne construction existante au Moulleau et l’une des dernières cabanes de douane situés sur la côte, la plupart des cabanes côtières ayant été emportées par les tempêtes ou l’érosion des plages.

La date de sa construction est inconnue, elle est mentionnée à partir de 1833 dans des compte–rendus de promenade et devait être alors très récente. Aucun document ultérieur ne parle de sa reconstruction ou de son agrandissement.
Il s’agit donc vraisemblablement de la cabane d’origine.

L’Administration des Douanes avait été créée en mai 1791 en remplacement du système des Fermiers Généraux dont l’une des principales tâches était la perception de la gabelle, l’impôt sur le sel, d’où vient le nom de gabelous souvent utilisé pour les douaniers. La présence de marais salants à Certes avait entrainé la présence de nombreux gabelous sur le Bassin d’Arcachon où la contrebande de sel et de tabac était très importante.

Légende : La cabane côté sud, le puits et la borne

Evolution des passes du Bassin d’Arcachon depuis plus de trois siècles

Carte aimablement communiquée par Michel Dubernet

Un récit de promenade publié dans le principal journal, l’Avenir d’Arcachon, du 27 juillet 1879 nous décrit le Moulleau en quelques lignes :

Café Moullo JPASA

“. . . traversant à cheval la Ville d’Hiver, nous nous sommes dirigés vers Mouleau. La route est tracée dans la forêt d’Arcachon et se rapproche peu à peu des rives du Bassin. Elle est ombreuse et accidentée de ravins et d’échappées de vue sur la mer. Elle compte 3 à 4 kilomètres, et beaucoup de personnes qui font à Mouleau une escapade presque journalière, la trouvant trop courte, la reprennent au retour. D’autres reviennent par la plage, en suivant le bord de l’eau, ou la lisière de la forêt, dont les aiguilles de pin tombées et la mousse ont raffermi le sol sablonneux.

Moulleau est à l’avant-garde d’Arcachon vers l’océan; 30 à 40 chalets y sont construits au bord de la mer, et de nombreuses cabines y facilitent les bains aux habitants du village, comme à ceux d’Arcachon qui viennent y chercher la lame. Aussi Mouleau est-il visité, tous les jours par de nombreux promeneurs qui y trouvent, en outre, cafés et restaurants. La vue que l’on a du rivage est fort belle . . .

. . . Mais pour jouir de ce magnifique coup d’œil, il faut monter sur la dune à 3 ou 400 mètres en arrière, et où se trouvent une église et un couvent qui, à eux seuls, suffiraient à motiver le petit voyage que nous venons de faire.”

Vous avez certainement constaté que l’orthographe du nom de notre quartier est  encore variable à cette date, mais intéressons nous au contenu en dépassant le discours promotionnel du journal.

Vers 1880, le Moulleau est l’objectif de promenade préféré des “étrangers de qualité”, en clair les riches touristes et  résidents d’Arcachon. Le futur quartier des Abatilles est encore couvert par la forêt et il faut la traverser ou la contourner.

La promenade se fait le plus souvent à cheval, éventuellement en voiture à cheval mais la “route” est très mauvaise, les pentes sont fortes, le sol est mal entretenu, comporte des ornières, les voitures risquent de verser et il n’y a évidement pas d’éclairage. De plus, la plage n’est utilisable en voiture qu’à marée basse. Le tramway annoncé à l’automne 1879, et qui devait relier le Moulleau et Arcachon dans les trois mois, ne sera réalisé qu’une vingtaine d’années plus tard, tiré par des chevaux. Le tramway électrique arrivera encore plus tard.

Plan Moulleau 1884

Les promeneurs les plus courageux vont jusqu’à la Pointe Sud (le Petit Nice), mais beaucoup s’arrêtent au Moulleau dans les quelques cafés et restaurants situés avenue Notre Dame des Passes ou sur la plage. Les deux photos datant de 1884 (coll. JP Ardoin Saint Amand) montrent, entre autres, à côté de la laiterie, le restaurant Laurent particulièrement réputé à Arcachon. Les promeneurs sont nombreux en journée, ce qui ne correspond pas tout à fait au projet des fondateurs qui trouvent par ailleurs que tous ces chevaux et charrettes venus d’Arcachon dégradent les rues alors que la ville a refusé en 1875 de prendre en charge ces voies.

Le quartier retrouve le soir son calme et son caractère rustique. Il n’y a pas l’eau courante, chacun a son puits d’eau douce, même pour les villas du bord de mer. Il n’y a pas l’électricité, on s’éclaire sobrement avec des chandelles ou des lampes à pétrole. Pas de téléphone non plus, il n’arrivera qu’une douzaine d’années plus tard. Il n’y a pas de cabinet médical et le projet d’hôpital situé à proximité du Parc Pereire va capoter rapidement. Pas de bureau de poste mais une boite à lettres est relevée tous les jours à midi. Heureusement, les pêcheurs qui s’arrêtent au Moulleau en revenant de l’océan et les commerçants moulleaunais assurent un ravitaillement de qualité. Les Dominicains assurent les nourritures spirituelles.

Le recensement de 1881 dénombre 42 habitants permanents au Moulleau, il s’agit essentiellement de commerçants, artisans, gardiens de chalets, nom donné aux villas à l’époque, mais aussi des 4 dominicains et des 4 douaniers.

Restaurant Laurent-1884 JPASA

Concernant le nombre de chalets, la réalité est loin des 30 à 40 chalets annoncés par l’article. Le plan de 1884 ci-joint (coll. M.Reinach), dressé par deux experts, indique pour chaque parcelle vendue la date de la vente et le prix au mètre carré. On y voit les trois principales villas : le chalet Dalis dont l’emprise est imposante mais c’était une maison landaise sans étage, le chalet Bermond, situé face à la plage au nord et plus tard baptisé Saint Dominique, Alba enfin, le chalet situé près de la chapelle que le père Baudrand avait loué en 1872 pour s’installer avec ses élèves de l’Ecole Centrale Maritime (devenue ensuite Saint-Elme). Une quinzaine de constructions de moindre importance sont visibles parmi lesquelles les trois villas construites par Louis Garros face à la mer pour lui-même et sa famille.

Quelques terrains vendus ne sont pas encore construits mais la fièvre immobilière ne se fait manifestement pas sentir vingt ans après la création du quartier. Est-ce du seulement au désir des fondateurs du Moulleau qui voulaient créer un quartier familial et aux contraintes liées à l’éloignement d’Arcachon? C’est sans doute du aussi aux tempêtes qui menacent le rivage,  car un décret de 1878 déclare d’utilité publique les travaux de conservation et de préservation de la plage dans le Bassin d’Arcachon. Le débat sur la construction des épis et des perrés a déjà commencé et fait alors l’objet de vigoureuses interventions dans la presse et au Conseil municipal.

Courant 1880, la tempête qui se profile est surtout l’interdiction des congrégations religieuses, qui aboutira à la fermeture de Notre Dame des Passes et à la pose de scellés sur la porte de la chapelle, nous en parlerons dans un autre chapitre.

Francis Hannoyer